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15.04.2008
Mes grands-parents
Mes grands-parents paternels
Ils se marient un 21 juin 1940 à 07h30 du matin. En l’église du village. Lui, le bâtard et elle, l’italienne tout juste naturalisée française par décret national. Elle est enceinte, elle a 25 ans, elle l’aime d’un amour fort et innocent. Lui ne sait pas très bien ce qui lui arrive. Il a vingt ans, il part deux jours plus tard pour la guerre.
La cérémonie dure trente minutes. Pas de fleurs, pas de discours, pas d’invités, pas de buffet, pas de fêtes.
Dans sa famille à elle, elle est l’objet de toutes les hontes. Le père a immigré d’Italie au début du vingtième siècle et n’a eu de cesse de vouloir faire souche dans sa patrie d’accueil. Il refuse de parler l’italien, donne à ses enfants des prénoms français et se montre exemplaire. C’est un homme riche qui participe à la vie du village. Il a fondé une entreprise de travaux publics et embauchent quotidiennement plus de quatre-vingt ouvriers. Sa maison de maître s’appelle le Vatican. Il est respecté et craint aussi dans tout le village. Même s’il reste un sale rital, il fait prospérer la vallée. Reste à ses enfants en vertu de la loyauté familiale de faire de beaux mariages. L’intégration sociale et économique est la plus brillante, la plus solide aux yeux du patriarche. Le mariage de l’une de ses filles avec un bâtard sans le sou est pour lui un désaveu.
Il ne pardonne pas à cette fille que par ailleurs il adore. Elle est belle, insouciante, excentrique. Elle teint ses cheveux de toutes les couleurs. En 1940, elle se promène à travers les rues du village avec des cheveux bleus. Impensable pour l’époque.
Que peut-elle bien lui trouver à ce français sans situation, élevé par sa grand-mère paysanne ? La famille n'oublie pas ce faux-pas. Lorsqu’elle souffre de la tuberculose, rongée par le mal, dans l’impossibilité de travailler, de voir ses enfants et de se nourrir, la famille ne lui verse pas un centime. Elle meurt dans la misère.
Ma grand-mère avait honte de ses origines, mon grand-père avait honte d’être un bâtard, mon père a eu honte d’être élevé dans un institut pour pupilles de la nation. Il a eu honte que ses parents soient touchés par la tuberculose, la misère, l’alcoolisme.
Il n’en parlera jamais.
Un jour au cours d'un dîner quand j'avais vingt et un ans, mon voisin m'a posé une question sur mes grands-parents. Je n'ai pas su répondre. Il a raconté l'histoire de sa famille aristocratique sur plusieurs générations. La perception qu'il avait de sa propre histoire était si claire et si précise que je ne pouvais que mesurer à l'aune de ce récit combien j'étais ignorante de ma propre histoire familiale. Je suis rentrée chez moi détruite intérieurement. Je n'ai plus prononcé un mot pendant cinq mois. Je me suis cloîtrée chez moi, terrassée par la honte. Cette honte n'était pas la mienne, elle m'avait été transmise au plus profond de moi comme une tâche de naissance et qui à ce moment-là m'empêchait de vivre.
J'ai mis quatorze ans à entrevoir que cette histoire n'était pas la mienne et que ces émotions que j'avais fait mienne avait été placés en moi par d'autres.
A 35 ans, j’ai levé le coin du voile. J’ai écrit l’histoire de ma famille.
Je suis allée voir ma tante qui m’a tout raconté de cette histoire à la fois sordide et banale. Une histoire entachée de honte depuis des décennies. J’ai appris le nom de mon grand-père, j’ai vu des photos. J’ai fait un film sur mon père pour lui raconter ce qu’il avait enfoui au fond de lui depuis toujours.
J’ai vécu trente-cinq ans amputée d’une partie de mes racines. Je ne savais pas d’où je venais. Une apatride coupée de ses racines. Je n’avais fait jusqu’alors que des suppositions, depuis, je n’ai fait que reconstruire artificiellement une histoire qui embarrasse tout le monde.
Je ne suis pas sûre de vivre mieux aujourd'hui. J'ai construit autour de la honte et je ne sais plus faire autrement maintenant. Ma honte me tient chaud, elle me réconforte, elle me donne le sentiment d'être vivante. La honte est devenue pathologique, psychologique, vitale.
22:02 Publié dans Honte familiale | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : honte, famille
Commentaires
La honte n'est-elle pas l'exact moment ou l'on est soi-même aux yeux des autres ? Avec son acquis et son vécu, dans une globalité si impudique ... que c'est nous même qui nous nous choquons de cette impudeur.
Comme si les êtres n'existaient qu'à partir de la conscience de l'autre (fondement de la mécanique quantique)
Comme si ce mot hébreu intraduisible s'y associait: "emounah" . Le réél sentiment de vérité vis à vis de soi même , dans le miroir de l'autre...
Ecrit par : yper | 26.06.2008
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